Après avoir quitté Saül puis le bassin de la Mana, l’expédition du Préfet Vignon se poursuivit en direction de l’Ouest en vue d’atteindre le fleuve Maroni pour rejoindre la côte.
Cette progression se fit dans un premier temps sur un terrain relativement difficile ; ce témoignage nous permet de bien comprendre quelle est la raison principale pour laquelle une progression en forêt primaire se fait à un rythme "excessivement" lent...
« Deux jours de marche séparent Sophie de la crique La Grève, affluent de l’Innini qui se jette lui-même dans le Maroni ou plus exactement le Lawa, nom que le fleuve porte dans son cours moyen. Il devient le Litany dans son cours supérieur.
Un tracé très étroit, pas du tout entretenu, serpente dans les mêmes collines et les mêmes marécages. Quelques fois des bois tombés dressent devant nous une barrière végétale. Il n’est pas question de traverser ce fouillis de branchages en pleine décomposition. C’est le domaine réservé de toutes sortes d’insectes agressifs : fourmis, « mouches », scorpions, scolopendres ou chenilles dont le contact vaut une brûlure au fer rouge. Il faut le contourner et il n’est pas aisé ensuite de retrouver le tracé. Les mêmes cris d’oiseaux, toujours invisibles, nous accompagnent ou nous précèdent. Nous faisons peu de bruit, la progression en file indienne n'incite pas à la conversation que ralentit encore l’escalade souvent rapide des collines. Le tracé est impitoyablement droit, il franchit les reliefs sans chercher à les atténuer par des courbes.
Nous ne rencontrons aucun gibier dans cette forêt dont le sol paraît désert, toute la vie s’accrochant aux cimes des arbres où elle peut bénéficier du soleil.
A mi-chemin, nous faisons halte au lieu-dit Carbet brûlé, où se dressent effectivement les ruines d’un carbet. Un petit ruisseau à l’eau claire sur fond de galets permet des ablutions si bienfaisantes après une longue marche dans la lourde moiteur de la forêt. Nos vêtements sont à tordre : imprégnés de sueur, trempés et par l’humidité qui s’exhale du sol et par les gouttes d’eau tombant inlassablement des branches des arbres. J’essaye de faire sécher short et chemise au feu de la cuisine. Ce n’est pas une bonne solution. Ils seront raides et durs le lendemain matin, comme empesés, ce qui ne facilite pas la marche. »
Ainsi que le noteront tous ceux qui auront à marcher en forêt primaire cette description d’une progression en terrain difficile est donc particulièrement d’actualité, même soixante-dix ans après…
La question de l'hygiène corporelle et vestimentaire évoquée par le Préfet Vignon mérite en particulier un petit éclaircissement. Parmi les enseignements qui nous étaient dispensés lors des stages de préparation aux missions en forêt ou sur le fleuve il y a en effet l’importance à accorder non seulement aux soins à la personne à l’étape du soir mais aussi, à la remise en condition du paquetage. Après un bon lavage des vêtements au savon de Marseille, destiné autant à enlever une partie de la boue qu’à dissiper cette odeur de transpiration particulièrement âcre laissée par des heures de crapahut dans une atmosphère chaude et humide… il n’y a pas d’autre solution que d’enfiler au réveil la même tenue. Quels que soient les efforts faits cela ne sèchera pas… et même si la sensation initiale n’est pas des plus agréables, au bout d’un moment on ne sentira plus rien…
Inutile de dire que dans ces conditions le retour du guerrier à la maison sera perçu… olfactivement… bien avant même qu’on n’aperçoive celui-ci…
Quittant Carbet brûlé, et passant par le lieu-dit Cambrouze, l’équipe du Préfet finit par rejoindre Maripasoula en utilisant la crique La Grève. Les termes de Cambrouze et de Maripasoula faisant référence à la flore locale voici ce qu’en dit l’auteur :
« Cambrouze désigne une sorte de bambous redoutables à traverser car porteurs de longues aiguilles. Il en existe d’énormes touffes le long des fleuves et des criques. Ici, elles atteignent des proportions étonnantes. Certaines touffes ont la hauteur de maisons de deux étages. Le vent, frottant les tiges les unes contre les autres, en tire d’immenses plaintes, des gémissements humains. De jour, ils passent presque inaperçus, mais dans le silence de la nuit, ces bruyantes lamentations inquiètent les personnes non averties. »
Quand au nom de Maripa-Soula, il provient du palmier Maripa, arbre très commun en Guyane dont l’auteur du Grand Man Baka nous dit qu’il a « un tronc assez court et assez large, d’où s’échappent de magnifiques palmes tombant comme un jet d’eau ».
Ceux qui iront servir au camp Lunier sur le Maroni connaîtront ainsi l’origine du nom de la bourgade de Maripa-Soula, littéralement le saut du Maripa (à ne pas confondre avec le saut Maripa sur l’Oyapock)…
A partir de Maripasoula, le Préfet Vignon entama alors la descente du fleuve Maroni en passant par des lieux qui seront très vite familiers à tous ceux qui auront à servir à la compagnie du Fleuve…
Ce qui surprit le Préfet Vignon à son arrivée à Maripasoula fut en effet la dimension du fleuve qui selon ses dires, malgré le fait que l’on se trouvait à environ 300 kilomètres de son embouchure… faisait 1 km de large… appréciation à mon sens largement surestimée car personnellement je l’évalue juste à 500 mètres…
A partir de Maripasoula, cette ville interlope que j’ai déjà évoquée précédemment à propos des missions du 9ème RIMa, en remontant le fleuve vers le Sud, on se dirige vers le secteur réservé aux populations amérindiennes.
Le premier village atteint est celui de Twenké situé à l'embouchure de la rivière Tampoc qui marque globalement la limite nord de la zone d'accès réglementée mais qui constitue également un point d'entrée vers les zones d'orpaillage... Pour cette raison nous y avions installé à l'époque un check point destiné à contrôler les pirogues acheminant vers l'intérieur du département le ravitaillement destiné aux orpailleurs illégaux.
Ensuite, en poursuivant vers le Sud on parvient au village amérindien d'Antecume Pata, littéralement "le village d'André" puisque c'est là que s'était installé André Cognat et dont je reparlerai plus loin...
En revanche, si à partir de Maripasoula on poursuit la descente du Maroni en se dirigeant en direction du Nord, on passe devant un certain nombre de petits villages implantés de part et d’autre du fleuve et peuplés par des populations très différentes d’un endroit à l’autre, populations dont je parlerai également beaucoup plus en détail dans les billets consacrés aux Nègres-marrons.
Écoutons donc le Préfet Vignon raconter cette descente du fleuve :
« Le lendemain, nous descendons le Lawa sur un canot de Saint Laurent. Wacapou, première escale au bout de trois quarts d’heure de navigation assez difficile. Les eaux sont encore basses, les sauts sont très agressifs. Dans quelques mois, les eaux monteront den plusieurs mètres, effaçant rochers et tourbillons.
Mais pour le moment, des roches redoutables, déchiquetées par l’érosion se dressent menaçantes sur le parcours des canotiers. De ci, de là, quelques épaves de canots brisés témoignent de naufrages pas tellement anciens.
Wacapou est très peuplée. Des carbets bien bâtis sur pilotis, couverts de tôle, s’alignent le long de la rive et sur trois lignes de profondeur. De nombreux enfants nus accueillent. Gougis qui sur le Maroni, est chez lui, et jouissant partout d’une très grande sympathie nous fait faire du porte à porte.
A vrai dire, nous rencontrons beaucoup d’Antillais anglais. Si je comprends bien ce qui m’est expliqué, Wacapou est le lieu de détente des Hollandais installé en face à Benzdorp. A une dizaine de kilomètres à l’intérieur sur la rive hollandaise fonctionne un chantier aurifère d’allure industrielle. Quelques habitants de Wacapou y travaillent, traversant le fleuve matin et soir.
Mais surtout, la réglementation hollandaise sur les alcools, les jeux et autres divertissements est très sévère. Aussi les ressortissants hollandais sont-ils heureux de traverser le fleuve-frontière pour s’amuser en face ce qui explique le nombre de bistrots à Wacapou. »
Le cours du Maroni étant très changeant d’une période à l’autre de l’année, sa descente ou sa remontée nécessitent une maîtrise des techniques de navigation mais aussi une bonne connaissance des lieux que l’on ne peut acquérir qu’en naissant et vivant sur place :
« Le Maroni, ou plutôt ici, le Lawa est comme tous les fleuves guyanais une succession de biefs calmes coupés de rapides. Mais il offre une particularité : grâce à son énorme débit et à sa largeur, il présente toujours une possibilité de passage quelle que soit la saison. Il existe toujours un « bistouri » par lequel les pirogues peuvent se faufiler. Notre équipage est Boni. A l’avant du canot, un jeune homme est le pilote. C’est lui qui choisit la passe qu’il faut utiliser. Il se dresse, au moment délicat, sur une étroite planche avec un sens de l’équilibre que j’ai toujours admiré et d’un geste hiératique, il indique la direction à suivre. Il signale les rochers recouverts d’eau qui pourraient être dangereux. Ce sont les « gendarmes » car ils forcent à ralentir la vitesse. Dans les sauts, avec un takari ou une pagaie, il aide à la manœuvre. A l’arrière, un autre canotier avec une pagaie renforce son action et le bossman, le chef, est responsable du moteur donc du gouvernail.
J’ai toujours admiré la précision de la coordination des efforts de l’équipage. Passer un rapide est une opération spectaculaire et délicate. Le moindre faux-mouvement, la moindre erreur peut provoquer un naufrage. J’en serai la victime et le témoin plus tard.
Au milieu des tourbillons, des vagues qui s’avancent comme un mur vers le canot et le recouvrent entièrement, des cascades au fracas étourdissant, chantant et riant, les canotiers guident leur pirogue à travers les mille embuches jusqu’aux zones calmes du fleuve.
Ils sont les génies de la rivière. Ils est stupéfiant de les voir nager dans les rapides. Les bras tendus devant eux, ils glissent entre deux eaux, évitant les obstacles comme par miracle et sont capables de parcourir sous l’eau des distances stupéfiantes.
La descente d’un fleuve comme le Maroni est vraiment impressionnante surtout avec Gougis qui n’hésite jamais à passer par la chute principale ce qui abrège le parcours tout en augmentant sensiblement les risques.
Gougis me raconte qu’un de ses passagers a fait tout le voyage, tourné vers l’arrière, pour ne pas voir les sauts.
Ceux-ci ont souvent des noms évocateurs :
Palofini : à l’approche du saut, annoncé de loin par un sourd grondement, tout le monde se tait. Tant parce que le fracas du saut empêche de s’entendre que parce que les vagues rugissantes du rapide incitent au recueillement.
Laissé Dédé : Laissez mourir, est un nom assez évocateur pour ne pas demander d’explication…
Un des premiers sauts du Maroni porte un nom curieux : Haméfes. Gougis l’explique par la fatigue, la lassitude et les courbatures d’un ingénieur géographe arrivé là au terme d’une longue navigation, recroquevillé sur un banc de pirogue parfaitement inconfortable.
Le fleuve, lorsqu’il est calme, décrit de larges courbes. Si larges et si accentuées qu’à Maripasoula le voyageur a la curieuse impression de voir le fleuve couler vers sa source ».
Il est temps à présent, de visiter ces différents villages et de nous intéresser aux différentes populations vivant le long du fleuve Maroni...

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