La tournée du Préfet Vignon ayant atteint le village de Saül, il est temps de parler un peu de cette bourgade atypique située juste entre les deux bassins de l’Oyapock et du Maroni, appelée autrefois la capitale de l’or, et devenue aujourd’hui un paradis pour les amateurs de tourisme vert, où nous n’y entretenons à ma connaissance aucun élément permanent.
Ce village est situé au centre de la Guyane, sur la ligne de séparation des eaux, ce qui créait alors certains problèmes aux dires du Préfet Vignon :
« Ce qui nous frappe tout d’abord, c’est l’absence d’eau, phénomène exceptionnel dans cette Guyane au réseau hydrographique si complet et si complexe. Nous sommes amenés, pour nous laver, à une source très parcimonieuse, alimentant trois bassins successifs. Dans le premier on lave son corps, son linge dans le second et enfin la vaisselle dans le troisième.
Le coup d’œil sur la carte montre bien que Saül est en plein massif central de la Guyane. Tous les cours d’eau ou tout au moins la plupart partent de là. Mais aucun n’y coule.
Le village est fort bien tenu. Rues propres, fossés bien nettoyés, chacun entretient magnifiquement son petit secteur. Les carbets sont solides, tous construits sur pilotis, souvent ornés d’un balcon. Les cloisons sont en gaulettes, bois tressé permettant une agréable ventilation.
Les commerçants sont bien achalandés. Tout le monde nous accueille avec dignité et amitié. Gougis me fait remarquer la richesse et l’abondance des jardins, regorgeant de fruits et de légumes. Cela vient renforcer sa conviction que l’avenir de la Guyane est à l’intérieur et non sur la côte. En outre ici, pas un seul moustique. »
La mise en valeur de cette petite communauté avait été rendue possible grâce à l’investissement de personnes passionnées et particulièrement dévoués, comme notamment le Révérent père Didier, un prêtre originaire des Vosges et animé de « la foi des bâtisseurs des cathédrales » aux dires du Préfet Vignon. Ce prêtre avait réussi l’exploit sans le concours des représentants de l’État à imposer à la loi du plus fort qui prévalait dans ce village de chercheurs d’or, un fonctionnement et des mœurs un brin plus civilisés…
A mon grand regret je n’ai eu qu’une seule fois l’occasion de me rendre à Saül dans le cadre d’une liaison en Puma et je n’ai pu admirer la « cathédrale » que de loin, cette église à deux clochers bâtie par le R.P. Didier. Reliée à la côte dans les années 50 par une piste ouverte par le Bureau minier guyanais à des fins d’exploration aurifère dans la région de Dorlin, celle-ci avait été progressivement fermée par la nature. La baisse progressive du cours de l’or n’incitant pas les orpailleurs à venir prospecter, il s’ensuivit année après année une diminution de la consommation de produits acheminés par la piste pour répondre à leurs besoins parallèlement à une augmentation des prix des denrées… et donc par voie de conséquence une baisse de la fréquentation de l’axe de ravitaillement… Le cycle de rétractation étant lancé, la nature se chargea donc de faire le reste et de refermer progressivement cette saignée « incongrue » dans la forêt…
Ponctuellement réouverte au bull en 2018 avec l’espoir que les 150 habitants de cette bourgade totalement enclavée pourraient comme autre fois disposer d’un axe de communication leur permettant de rejoindre la « civilisation » en passant par Bélizon, j’ignore si Saül sera à terme définitivement relié ou non au reste du département par une véritable route ou piste. Le franchissement d’une douzaine de cours d’eau, en particulier de la rivière Comté était aux dires des initiateurs de cette liaison de 2018 une source de difficultés et de surcoût non négligeable... sans nécessairement en rapport avec le bénéfice procuré.
En dépit de cet enclavement et de l’obligation de s’y rendre par voie aérienne, Saül est aujourd’hui un lieu particulièrement réputé pour les excursions et la découverte de la nature guyanaise, comme en témoignent un certain nombre de sites internet.
Si Saül était autrefois appelée la « capitale de l’or » c’est du fait de l’importance des activités de prospection qui avaient lieu tout autour de cette bourgade… L’or était utilisé comme monnaie d’échange, autant pour le jeu que pour le paiement des denrées ou des équipements dont avaient besoin les orpailleurs, moyennant un pesage pointilleux effectué au moyen d’une balance… voire en utilisant comme instrument de mesure de la poudre d’or une simple cuillère…
Pour bien appréhender ce qu’était alors la réalité du travail d’un orpailleur traditionnel, c’est à dire bien avant l’ouverture des placers actuels avec l’emploi massif de bulldozers, de motos pompes, de tapis… et malheureusement le rejet de mercure… voici la remarquable description qu’en faisait le Préfet Vignon à l’occasion de sa tournée sur Saül où il fut amené à visiter quelques chantiers d’exploitation aurifère:
« Chantiers très sommaires : la prospection a lieu dans les rares ruisseaux qui coulent dans un rayon de 50 kilomètres autour de Saül. Elle est effectuée en lavant de la boue dans une batée, sorte de chapeau chinois renversé, en tôle. L’orpailleur l’agite d’un mouvement circulaire, expulsant ainsi la boue. A la fin de la batée, quelques grains de poussière d’or précieusement recueillies. Parfois c’est un petit caillou d’or, de grosseur variable, une pépite qui apparaît au fond de la batée.
Lorsque la densité d’or obtenue est encourageante, un chantier est installé. Très primitif, un canal de planches est construit avec une inclinaison calculée. Le cours d’eau est détourné pour y passer à une vitesse raisonnable. Toute la boue ou le sable aurifère y sont lancés à grandes pelletées. Tous les 50 centimètres environ une traverse de faible hauteur barre le canal, le sluice. Elle retient une petite quantité de mercure qui gardera l’or par amalgame.
Toutes les semaines, le chantier est levé, c’est à dire que le lavage est arrêté pour recueillir la production d’or. Les orpailleurs rompus à tous les travaux, sont d’une habileté et d’une ingéniosité remarquables. Ils n’ont souvent pour seul outil qu’un sabre d’abattis avec lequel ils font tout, de planter un clou à marquer leur passage dans cette forêt où il est facile de se perdre. De plus, chaque orpailleur est un agriculteur car il cultive à ses moments perdus un abattis qui lui fournira l’essentiel de sa subsistance. C’est aussi un chasseur et un orpailleur ne se déplace jamais sans son fusil. Il va quelques fois à la chasse mais il est toujours prêt à abattre le gibier imprudent qu’il pourra rencontrer. »
Poursuivant sa tournée aux environs de Saül, le Préfet Vignon nous fait ensuite la description d’une autre forme d’exploitation aurifère possible dans la région de Sophie :
« Dans chaque case, femmes, enfants, vieillards, pilent dans un mortier du quartz aurifère er recueillent poudre d’or et pépites qu’il renferme. C’est le père Malgloire qui leur loue pilon et mortier pour 18 grammes d’or par mois. Les hommes sont sur un chantier voisin. Ils ont dégagé un filon de quartz aurifère. Toute la journée, à l’aide de marteaux et de piolets, ils cassent des morceaux d’or, les trient et ramènent chaque soir des touques de pétrole pleins de morceaux de quartz où apparaissent des traces d’or. Ces morceaux sont pillés le lendemain.
C’est une exploitation aussi rudimentaire qu’à Saül mais ici, ce ne sont pas les alluvions ou les éluvions qui sont traités, mais la roche aurifère, elle-même. »
Après avoir quitté la région centre le Préfet Vignon poursuivit son périple dans un premier temps en empruntant la rivière Mana puis après mise à terre en direction du bassin du Maroni...
(A suivre)...



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire