Toujours dans le cadre de ses premières tournées, le Préfet Vignon entreprit en janvier-février 1948 en compagnie d’un élu local et ami, M. Gougis, d’aller découvrir le centre du territoire de l’Inini, en remontant dans un premier temps le fleuve Approuague puis en poursuivant à pied son périple jusqu’à Saül, bourgade totalement enclavée dans le centre du département, avant de revenir vers la côte en redescendant le fleuve Maroni.
Je ne sais pas si les impressions que retirent de cette sortie à Kaw, que je n’ai hélas pas réalisée, ceux qui la font, mais à l’époque ce n’était pas une mince affaire :
« Notre départ a été calculé de telle façon que le perdant nous amène jusqu’à l’embouchure du canal de Kaw et que le montant, gonflant les eaux du canal, facilite notre navigation.. le canal, me dit-on, est en effet en très mauvais état n’ayant fait l’objet d’aucun entretien depuis longtemps.
Le voyage nocturne est magnifique. Un ciel rempli d’étoiles, toutes les constellations comme dessinées sur un tableau noir. La Voie lactée prend une densité inouïe. La croix du Sud est visible.
L’hélice du moteur hors-bord soulève des gerbes d’eau phosphorescentes. Un long sillage scintillant suit la course de la pirogue. La main plongée dans l’eau tiède, plus chaude que l’atmosphère, provoque le même phénomène.
Nous atteignons le confluent du canal, et très vite, la navigation devient difficile. Nous devons attendre, pour continuer, le lever du jour. Le soleil bascule d’un seul coup au-dessus de l’horizon et nous réchauffe.
Notre progression reprend lentement. Il n’y a pas encore assez d’eau pour le moteur, qui serait paralysé par les masses d’herbes qui obstruent le canal dont le tracé disparaît bien souvent. Les canotiers, c’est à dire les conseillers municipaux, utilisent des pagaies et surtout des takaris, longues perches, légères et résistantes, sur lesquelles ils s’appuient pour pousser le canot.
Par endroits, celui-ci quitte le canal et nous circulons entre des touffes de grosses plantes à feuilles lancéolées, le Moucou-Moucou. Très souvent, c’est en s’accrochant à ces plantes que les canotiers tirent la pirogue en avant. Dans ce feuillage vivent de beaux oiseaux dorés à longue queue et à l’orgueilleuse crête. Ils se posent sur les branches avec beaucoup de majesté, mettant leurs ailes à la verticale et les repliant très lentement. Ce sont les Sa-Sa. Je n’en n’ai vu que sur l’Approuague, où ils bénéficient d’un tabou : personne ne les tue ou ne les chasse.
Très souvent, à la fourche des Moucou-Moucou sont enroulés des serpents de toutes tailles. Ce sont les couleuvres d’eau, dont personne ne s’occupe.
La traversée de ce vaste marécage dure plusieurs heures. Nous débouchons enfin sur la rivière de Kaw. Ce marécage est traversé par une rivière au cours très net, bien qu’elle s’écoule entre deux rives d’eau. Le courant est vif, l’eau claire.
Sur une île de sable, simple langue de terre, est blottie Kaw. Rarement visités, les habitants sont cordiaux, accueillants. Leur principal souci est de garder leurs visiteurs le plus longtemps possible. Passer la nuit avec eux est le plus grand plaisir que l’on puisse leur faire. Redoutable sacrifice d’ailleurs, car les moustiques, à l’heure de la volée et toute la nuit, sont effroyablement nombreux, agressifs et voraces.
Pour l’heure, les habitants s’occupent à dépecer un crocodile. C’est une autre spécialité de la région. Dans toute la Guyane et à Kaw aussi, existent des caïmans, dont la taille atteint rarement un mètre cinquante à deux mètres maximum. Mais à Kaw, il y a de véritables crocodiles, des monstres qui peuvent dépasser quatre mètres. »
Après Régina qui tout comme Mana plus à l'ouest était une des portes d’entrée naturelle vers les zones d’orpaillage à l’époque de la fièvre de l’or, le Préfet Vignon nous relate la poursuite de son voyage dans l’intérieur de l’Inini. La descente ou la remontée des cours d’eau étant encore aujourd’hui l’une des façons les plus pratiques de se déplacer pour atteindre des endroits dépourvus d’aérodrome et surtout où il est essentiel de montrer la présence de l’État, l’usage des pirogues devient indispensable.
Un transit fluvial de plusieurs heures laissant le temps d’admirer le paysage je ne peux que partager cette description d’une navigation sur l’Approuague laissée par le Préfet Vignon et qui est encore d’actualité :
« Le paysage des fleuves guyanais est assez monotone. Un rideau de verdure arrête vite la vue, quelques arbres gigantesques, les fromagers, dominent de temps à autres l’alignement de la forêt. Le bruit des moteurs hors-bord fait fuir les animaux qu’il est très rare d’apercevoir sur les rives. De superbes martin-pêcheurs, de toutes tailles, précèdent la pirogue que des aigrettes blanches et noires regardent passer de leur perchoir.
Les biefs calmes se succèdent, coupés par des rapides, les sauts. Le courant est plus ou moins violent, l’eau plus ou moins claire selon la saison. En période de pluies, le courant est rapide et l’eau chargée d’alluvions. En pleine période sèche, au contraire, une eau presque limpide coule beaucoup plus lentement entre des rives qui s’escarpent, d’immenses bancs de sable apparaissent et se révèlent au milieu du fleuve. »
Lors de la remontée de l’Approuague on finit par aboutir en amont de Regina à un obstacle de taille qui est le saut Grand Machicou, pendant du saut Hermina sur le Maroni ou du saut Cafesoca sur l’Oyapock, sauts qui marquent à une centaine de kilomètres de la côte Atlantique, la première véritable rupture de terrain entre la zone côtière et les contreforts de la « chaîne septentrionale ».
Le récit que nous a livré le Préfet Vignon permet de se faire une idée de la dangerosité du saut Grand Machicou, qui s’il permet de rompre la monotonie du transit fluvial, constitue une séquence dangereuse ou tout au moins acrobatique du voyage à ne pas prendre à la légère :
« Nous voilà donc dans la pirogue. Le canotier, placé en avant, en équilibre sur une étroite planche, guide son embarcation avec un long takari. Le courant, rapide, nous entraîne à une vitesse toujours plus grande vers la « mamandio », le passage du rapide à cette époque précise.
Nous entendons le grondement du saut qui lui aussi va en s’amplifiant.
Gougis me hurle un sage conseil : Et maintenant, recommandez votre âme à la Sainte Vierge et tenez-vous bien !
Une seconde après, une énorme vague heurte le canotier, agenouillé et cramponné à l’avant comme une figure de proue. Elle recouvre le canot, nous trempe jusqu’aux os. Elle est passée. Le canot a embarqué un peu d’eau, mais il continue sa course rapide, guidé à travers les tourbillons par son pilote, de nouveau debout sur la petite planche. Avec une dextérité et une précision incroyables, il écarte la pirogue des rochers en prenant appui sur son takari qui tourbillonne parfois au-dessus de sa tête, comme la canne d’un major de fanfare. Il pousse de grands cris pour s’encourager ou se féliciter. Les autres canotiers en font autant de la rive où ils assistent au passage.
Arrivé dans une zone plus calme, agitée de la seule écume du saut, le canotier se retourne vers nous en arborant un magnifique sourire. G. se lève, frotte les pieds par terre, bat des mains en répétant « Tangy, tanguy »… » la seule façon correcte d’exprimer un remerciement en taki-taki.
Je demande au canotier comment il appelle ce saut. Son sourire se fige. Ma question, explique G., est inconvenante. Il ne faut jamais prononcer le nom du saut dans lequel on se trouve. Le génie du saut risque d’en être importuné et de se venger. Pour la même raison, il serait très mal vu de tirer sur les hérons, qui très souvent, guettent leur proie en bas du saut et sont considérés comme les symboles de ce génie. »
Si ce récit relate le transit d’une pirogue chargée, en raison de la dangerosité des rapides il est souvent plus prudent après avoir fait débarquer les passagers et le matériel, de faire transporter les bagages par la rive en amont du saut histoire de ne pas prendre de risques inutiles…
S’agissant de cette croyance qui veut qu’on ne prononce pas le nom du saut, elle me rappelle son pendant en Asie et dans le monde arabo-musulman où pour ne pas attirer le mauvais œil sur par exemple un nouveau-né, sur un animal, sur une récolte… il est d’usage de ne pas citer son nom ou de parler par allusions, voire en utilisant des mots détournés.
Rajoutons dans ce registre des us et coutumes l'habitude prise par les piroguiers Noirs-Marrons du Maroni de se livrer avant d'entreprendre une navigation à un petit cérémonial destiné à se ménager les esprits des fleuve en y versant du rhum et en prononçant quelques incantations... résurgences animistes directement venues de l'Afrique de leurs ancêtres...
La seule chose qu’aurait pu rajouter le Préfet à propos de cette remontée de l’Approuague, c’est l’importance de se prémunir pendant la navigation fluviale d’un petit coussin pour supporter les longues heures assis sur un banc de bois rugueux, avec comme pour la culture du riz, la tête au soleil et les pieds dans l’eau… parfois un peu mazoutée… Une chose est certaine, quand on arrive à la halte on est content de se dégourdir les jambes… et de soulager un fessier un brin endolori.
Lors des missions sur le fleuve, qui peuvent durer plusieurs jours, tout comme autrefois, on bivouaque chaque soir pour des raisons de commodité à proximité du cours d’eau. Là encore, rien ne semble avoir beaucoup changé depuis l’époque du Préfet Vignon qui nous raconte ainsi le déroulement à son époque d’une journée de navigation sur l’Approuague :
« Le lendemain, dès le lever du jour, les canots sont chargés. La veille, ils ont été halés, poussés, tirés avec force dans le chenal. Les bagages ont été amenés en amont par le rivage.
Et la promenade reprend. Elle durera quinze jours au même rythme. Départ au point du jour, courte halte-déjeuner à midi sans descendre du canot, simplement accosté à une roche ou à un tronc d’arbre propice. Vers seize heures, les canotiers choisissent une rive assez surélevée pour être à l’abri d’une montée brutale des eaux. Ils dégagent à grands coups de sabre d’abattis un emplacement, en veillant bien à ce qu’aucun arbre du voisinage ne donne trop de signe de vieillesse ou de décrépitude. Des campements ont parfois été écrasés par la chute de tels arbres.
Très vite, la carcasse d’un carbet se dessine. Les canotiers partent chercher des feuilles d’un certain palmier, le Ouaye, qui sert de couverture..
Plus tard, à l’imitation de l’Institut géographique National, je me munirai de bâches légères en vinyl. Elles diminueront considérablement le temps de confection du carbet, allongeant d’autant celui de navigation. »
Pour ceux qui imaginent que le temps passe vite en pirogue, même si ce type de déplacement est infiniment moins fatiguant qu’une progression en forêt primaire, ce n’est pas pour autant une croisière de luxe :
« La vitesse du canot donne sous le soleil une dangereuse impression de confort et d’euphorie. Sous la pluie, un froid aigu vous transperce les os. Il faut surtout éviter de garder des vêtements mouillés sur soi. Aussi, dès les premières gouttes, tout le monde est en slip. Les vêtements, toujours sommaires, un short et une bonne chemise à manches pour se préserver du soleil, sont soigneusement mis à l’abri. »
Hormis le détail concernant le caractère fantaisiste de la tenue vestimentaire, cette description correspond parfaitement à la réalité… surtout le « rafraîchissement » brutal que l’on subit lorsqu’un orage éclate…
Lors des remontées de criques étroites il est fréquent qu’il faille ouvrir le chenal à l’explosif ou à la tronçonneuse en raison des arbres tombés qui obstruent le passage… Pour effectuer ces ouvertures, les hommes doivent alors parfois s’immerger pour travailler, ce qui ne constitue pas une partie de plaisir… Une fois atteinte la destination voulue, ou le point à partir duquel la densité de végétation ne permet plus aux embarcations de naviguer, la mise à terre est effectuée et la progression à pied peut alors débuter…
Voici comment le Préfet Vignon nous raconte par exemple comment, après la phase de navigation, il entama la poursuite de sa tournée en direction de Saül à partir du carbet Maïs, point le plus extrême de sa progression en pirogue sur la crique Calebasse, affluent secondaire de l’Approuague,:
« Les bagages sont déchargés. Les canotiers se transforment en porteurs et se confectionnent des Katouris-dos, sorte de hotte rapidement tressée. Ils y chargeront leur colis, d’un poids moyen de cinquante kilos, fret destiné aux commerçants de Saul. Nous porterons nos bagages, d’ailleurs fort réduits, un hamac et une rechange.
Dès le lever du soleil, la caravane s’ébranle et je fais connaissance avec la véritable forêt primaire. Un simple tracé qui ne permet pas de marcher à deux de front serpente à travers la forêt. Certes le sous-bois n’est pas impénétrable, mais le feuillage des arbres tendus à quarante mètres au-dessus de la terre arrête la lumière du soleil. La végétation au sol, est donc des plus clairsemée. Quelques palmiers, quelques lianes pendent des arbres, au sol de rares buissons. »
Je profite tout de suite des conseils de Goujis : il ne faut jamais marcher le troisième. A cause des serpents. Le premier réveille le serpent qui dort, le second l’agace, le troisième est mordu. /…/.
C’est une succession de collines arrondies coupées de vallées marécageuses. Je comprends pourquoi Goujis m’a recommandé le short et les chaussures de tennis. C’est l’idéal pour traverser les marécages qui, par bonheur, ne sont pas encore très profonds.
Très vite je remplacerai les tennis par les chaussures de basket-ball. Le coup de pied et les chevilles seront ainsi mieux protégées des lianes épineuses qui trainent perfidement sur le sol.
La forêt est très bruyante. Sur le fleuve, nous n’avons entendu que le puissant ronronnement des moteurs hors-bord qui ne sont pas encore munis de silencieux. Ce bruit assourdissant n’est couvert que par le fracas des rapides.
En forêt, au contraire, mille cris d’oiseaux vous frappent. Des cris, pas de chants. Très vite, on identifie les principaux : le « mo voi yu » je vous vois, cri cent fois répété, qui vous accompagne comme lancé par d’invisibles guetteurs. Les « zozos mon Pè », oiseaux mon père, vivent en bandes nombreuses et lancent, lorsqu’ils sont dérangés, des rafales de cris qui évoquent de très lointains chants grégoriens. Ce sont d’assez gros oiseaux, de la taille d’une poule, dont le crâne, absolument lisse, est entouré d’une couronne de plumes, le tout ressemblant parfaitement à une tête tonsurée.
Le cri des énormes aras, jaune et bleu ou rouge et bleu, retentit lugubrement. Des vols de gros perroquets verts ou de perruches multicolores se signalent par d’innombrables pépiements. Tous ces oiseaux s’entendent, mais il est très rare de les apercevoir, protégés qu’ils sont par le feuillage lointain mais dense qui nous écrase.
Tout le monde se regroupe au sommet d’une colline appelée la Douane, parce que tous les porteurs, même les plus forts, doivent s’arrêter là, pour reprendre leur souffle. Il est près de dix-sept heures quand nous arrivons, trempés de sueur, en vue de Saül. Il est d’usage, en brousse, d’annoncer son arrivée en tirant quelques coups de fusil. »
(A suivre)...



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire