Témoignage : chef de corps d'un régiment du Service militaire aux Antilles (5) : un style de commandement nécessairement adapté...

 

        N'en déplaise à certains, on ne commande pas des militaires outre-mer comme on commande en France métropolitaine... on ne commande pas dans une unité du SMA comme on commande dans les unités des Forces... et on ne commande pas aux Antilles comme on commande dans les autres collectivités ultra marines... Si les principes sont identiques, la forme en revanche ne saurait être la même... Et l'esprit qui doit prévaloir en la matière doit s'approcher de celui en vigueur en Assistance militaire technique...



        D'emblée, je tins à préciser un certain nombre de points à l'usage de mes cadres... qu'il s'agisse de style de commandement à mettre en oeuvre, du comportement individuel à adopter en et hors service et de la pédagogie à appliquer dans les actions de formation... 


1 - Un style de commandement prenant en compte les spécificités socio culturelles locales...

Commander de jeunes ultra – marins, c’est avant tout savoir prendre en compte le poids des mentalités locales… et pour cela il faut prendre le temps d'observer la vie quotidienne de l'île, s'intéresser à l'actualité locale et à ses micro drames dignes d'un Clochemerle... et surtout lire ce qui nous a été laissé par les plus anciens ou qui a été écrit par des auteurs locaux...

L’appauvrissement intellectuel du recrutement du SMA au regard de ce qui prévalait à l’époque de la conscription était une réalité. Le combat que nous menions, car c'était un combat au sens où Galliéni l'entendait, devait donc être livré contre de multiples adversaires : la faiblesse du niveau intellectuel et le manque d’assiduité des stagiaires, leur immaturité, les problèmes sociaux qui les affectaient, les manquements à la discipline et à l’observation des règlements qu’ils commettaient et qui leur apparaissaient comme normaux…

Tout ceci exigeait par conséquent des cadres un investissement important et une attention sans cesse renouvelée. Il était donc hors de question que les responsabilités des sous-officiers ayant en charge une filière de recrutement s’arrêtent aux portes des ateliers… Malgré l'aspect civil de leur travail quotidien, ceux ci  devaient rester des chefs de section à part entière ce qui signifiait qu’ils devaient s’investir dans la vie, la discipline et la tenue de la compagnie en dehors des heures de formation professionnelle... et même pendant le hors service... afin de compléter l’action des adjudants d’unité et des cadres de permanence. 

La spécificité culturelle et surtout le poids du passé aux Antilles nous obligeaient en outre à une adaptation permanente du style de commandement et des modes de gestion des problèmes disciplinaires posés par nos jeunes volontaires. L’application du règlement de discipline générale nécessitait donc quelques aménagements locaux (réception des mères de famille, individualisation et anonymat des sanctions…) car mener une action en profondeur signifiait s’adapter à la mentalité, à la situation sociale et familiale de nos volontaires, à la nature des fautes commises qui étaient très souvent la conséquence d’une absence quasi totale de repères et de normes et la manifestation de l’immaturité de nos stagiaires…

Le tout était cependant de ne pas y perdre notre identité militaire et de savoir en permanence dissocier la lettre et l’esprit de notre mission. Quand des autorités parisiennes me demandaient si nous n'avions pas de problème d'intégration dans le milieu antillais, ma réponse était invariablement la même, à savoir celle que j'avais faite au CEMAT : notre problème n'était pas l'intégration dans le milieu mais le risque de "désintégration" du régiment compte tenu de la pression permanente que nous subissions de la part du milieu ambiant...

En matière de discipline, hormis les cas d’usage ou de détention de stupéfiants, d’insulte ou de voie de faits envers les cadres qui devaient entraîner de façon systématique la demande de rupture de contrat, la plupart des problèmes devaient être traités sous l’angle de la responsabilisation ce qui n’excluait ni les jours d’arrêts, ni les travaux d’intérêt général. Ce type de démarche était naturellement consommatrice de temps pour l’encadrement de contact... et parfois une source de frustration bien légitime... La sanction disciplinaire majeure, à savoir l’exclusion du régiment ne devait intervenir que pour les cas graves car elle signifiait en fin de compte un rejet social cette fois sans doute définitif… et donc l’échec de notre mission.



2 - Des règles de comportement permanentes à respecter vis-à-vis des volontaires :

Pour que l’instruction soit favorablement reçue et que la discipline soit maintenue, la politique à mettre en œuvre allait donc être celle de la « main de fer dans un gant de velours ».

Tout en veillant au maintien de notre spécificité militaire, il était néanmoins essentiel que nous appliquions quelques principes fondamentaux tenant compte des spécificités de la société antillaise à savoir :

- créer une « relation affective » avec le stagiaire en dialoguant avec lui et ne pas se retrancher derrière une autorité formelle inadaptée aux mentalités antillaises ;

- les conduire progressivement à s’assumer et à reprendre confiance en eux afin de les aider à sortir de cette spirale d’échec dans laquelle ils étaient englués depuis des années ;

- commander à court terme mais être intransigeant en matière de résultats atteints ou de respect des règles de discipline et d’exécution du service ;

- s’appuyer lorsque les circonstances l’exigaient sur l’entourage familial du stagiaire (notamment la mère, "poteau mitan" de la case familiale comme on dit aux Antilles) pour faire relayer notre action en dehors des heures de service

- traiter individuellement chaque cas disciplinaire en évitant de susciter des réactions de susceptibilité ou de solidarité ;

- ne jamais faire une question personnelle d’un problème de discipline ou de service courant mais appliquer les règlements de discipline générale et de service intérieur en conservant en mémoire le fait que les comportements et les attitudes par essence individualistes interdisaient toute forme d’incitation à la prise de conscience collective ; 

- enfin, toute demande de résiliation de contrat devrait s’appuyer sur un dossier disciplinaire conséquent, avec des motifs adaptés aux fautes commises et aux délégations octroyées, si l’on voulait être crédible vis-à-vis du COMSMA… qui lui à la différence de nous, sous la  pression du ministère, fonctionnait selon des critères différents des notres...



3 - Une pédagogie bien particulière à mettre en oeuvre dans les activités de formation...

En matière de pédagogie et quels que soient les problèmes auxquels nous étions s confrontés, il était essentiel de se rappeler :

- que la seule limite réelle à l'instruction était souvent le manque d'imagination ;

- que le respect des règles de base de la pédagogie militaire étant le moyen le plus sûr pour former des jeunes ayant des difficultés à suivre un enseignement parfois trop théorique pour eux, chaque instructeur devait mettre en œuvre les principes fondamentaux de cette pédagogie et en appliquer scrupuleusement les techniques ;

- que chaque responsable de filière étant à la fois un formateur professionnel et un chef de section, son domaine d'attribution ne se limitait pas comme déjà dit aux portes de son atelier mais s'étendait à l'ensemble des activités quotidiennes du corps (respect de la discipline, de la tenue, propreté des locaux de l'unité et du quartier…) comme dans n'importe quelle formation de l'armée de terre ;

- que le renvoi d’un stagiaire avant son insertion, quel qu’en soit le motif, d’une part signifiait l’échec de notre mission, d’autre part fragilisait la montée en puissance des effectifs et engageait le budget mis en place au profit du COMSMA par le Ministère de l’outre – mer.



        Pour les plus jeunes cadres découvrant le service outre-mer en général et les Antilles en particulier, habitués jusqu'à présent au commandement d'engagés... et bien évidemment n'ayant jamais fait l'expérience de l'Assistance militaire technique qui à mon sens prépare bien à ce type d'affectation... tout ceci était loin d'être évident... Fort heureusement j'eus la chance d'être secondé par une équipe d'état major efficace et dévouée ainsi que par des commandants d'unité en général d'une grande compétence et c'est à eux tous que je dois la réussite de ce commandement atypique...


(A suivre...)


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